Réalisation (ou menace) d'actes de guerre visant à transmettre un message émotionnellement impactant à des audiences différentes des victimes immédiates de l'action violente.
Le terrorisme est sans doute le mot le plus piégé du vocabulaire politique contemporain. Tout le monde s’en sert, presque personne ne le définit pareil. Pour un correcteur de bac, la première chose à montrer dans une copie sur le sujet, c’est qu’on sait laquelle des trois définitions on est en train d’utiliser.
⚠️ Trois manières de définir le terrorisme
Le politiste Daniel Dory (L’Espace Politique, 2017) propose de distinguer trois « strates » dans l’énorme pile des définitions qui circulent. C’est l’outil le plus utile pour ne pas s’emmêler.
| Strate | Qui l’utilise | À quoi ça sert |
|---|---|---|
| 🗣️ Polémique | Politiques, médias, opinion publique | Désigner un ennemi absolu (« lâche », « barbare », « fanatique ») qu’on veut anéantir moralement. Mot d’arme. |
| ⚖️ Juridique | États, ONU, UE | Permettre des lois antiterroristes, classer des organisations, justifier la surveillance, lever des sanctions. |
| 🔬 Scientifique | Chercheurs, universitaires | Analyser sans juger. Trouver des critères stables pour comparer des cas dans le temps et l’espace. |
Pourquoi c’est important ? Quand un politique dit « terroriste », il fait de la polémique. Quand un juge dit « terroriste », il applique la loi. Quand un chercheur dit « terroriste », il décrit un type d’acte. Ce ne sont pas les mêmes mots, et les confondre, c’est la principale erreur dans les copies.
🎯 La définition scientifique (Dory, 2017)
Le terrorisme consiste en la réalisation (et/ou la menace) d’actes de guerre visant à transmettre un message émotionnellement impactant à des audiences différentes des victimes immédiates de l’action violente.
Cette définition tient en deux idées fortes :
- Le terrorisme est une technique de guerre, pas une idéologie. Le Hamas, l’ETA, l’IRA, Daech, les Brigades rouges ont tous utilisé cette technique — sans avoir grand-chose en commun par ailleurs.
- La victime n’est pas la cible. La cible, ce sont les audiences que l’on veut frapper émotionnellement à travers la victime.
🎬 Pourquoi cette victime ? L’identité vectorielle
C’est le concept-clé qui fait passer une copie du 12 au 16. Les chercheurs distinguent trois types d’identités de victimes :
- Identité personnelle — un individu précis (le tsar Alexandre II en 1881). On parle alors d’assassinat politique ciblé.
- Identité fonctionnelle — quelqu’un visé pour son rôle (un policier, un juge, un militaire). Plutôt guérilla.
- Identité vectorielle — quelqu’un visé pour ce qu’il représente auprès d’une audience. C’est le terrorisme proprement dit.
Exemple : le Bataclan, 13 novembre 2015. Pourquoi cette salle ? Parce que les victimes (jeunesse occidentale, festive, mixte, libre) portent un message que les commanditaires veulent transmettre au monde. Quelques kilomètres plus au nord, un centre culturel aurait fait le même nombre de morts — mais le message ne serait pas passé. Un acte terroriste n’est jamais « aveugle ».
📅 Cinq grandes vagues historiques
Le politiste américain David Rapoport a proposé une chronologie en quatre vagues, qu’on peut compléter d’une « vague zéro ».
| # | Vague | Période | Acteurs | Cibles |
|---|---|---|---|---|
| 0 | Terreur d’État | 1793–1794 | Robespierre, le Comité de salut public | Les « ennemis du peuple » |
| 1 | Anarchiste | 1878–1914 | Narodnaïa Volia, anarchistes européens | Tsars, rois, présidents |
| 2 | Nationaliste | 1918–1968 | IRA (Irlande), FLN (Algérie), ETA (Pays basque), Irgoun | Empires coloniaux, États centraux |
| 3 | Extrême gauche / palestinienne | 1968–années 90 | RAF, Brigades rouges, FPLP, OLP, Action directe | Industriels, politiques, otages, avions |
| 4 | Religieuse globale | depuis 2001 | Al-Qaïda, Daech, Boko Haram, JNIM | Civils occidentaux, minorités religieuses, foules |
Ce que la chronologie nous apprend : le terrorisme n’est pas un mode opératoire constant. Chaque vague a sa cible préférée, ses moyens (bombe, prise d’otages, attentat-suicide, camion-bélier), son audience-cible. Ne jamais raisonner en bloc.
🧩 Anatomie d’un acte terroriste : le « complexe terroriste »
Daniel Dory propose de penser le terrorisme comme un système à 9 éléments qui interagissent. C’est un cadre très utile pour analyser un cas concret.
1️⃣ L'acte
Mode opératoire (bombe, fusillade, véhicule), lieu (café, salle, rue), moment (soir, jour férié), série (isolé ou campagne).
2️⃣ Les opérateurs
Réseau ou « loup solitaire ». Quatre cercles concentriques : population générale → terreau idéologique → mouvance qui soutient → noyau actif (qui passe à l'acte).
3️⃣ Les commanditaires
États (par services secrets), entités transnationales (Daech, Al-Qaïda), organisations sub-étatiques. Souvent ramifications transfrontalières.
4️⃣ Les causes
Psychologiques, socio-économiques (peu concluantes), idéologiques (codes géopolitiques structurant un rapport ami/ennemi).
5️⃣ Les victimes
Choisies pour leur identité vectorielle. Les touristes sont des cibles privilégiées (faciles à atteindre, médiatisation forte, conséquences économiques).
6️⃣ Le message
Proclamations préalables, revendications. L'acte n'a pas de sens en soi — c'est le message qui le construit.
7️⃣ Les audiences
Noyaux durs (organisation vs élite gouvernementale), mouvances (sympathisants), terreaux (population à mobiliser ou neutraliser).
8️⃣ Le traitement médiatique
Établissement des faits, gestion des émotions, production de sens. Guerre informationnelle pour imposer un « régime de vérité ».
9️⃣ Les effets
Politiques publiques (PATRIOT Act, état d'urgence, Vigipirate), surveillance, attrition économique, reformatage durable de l'État.
🌀 De la dissidence à la guerre civile : la séquence
Un groupe ne devient jamais « terroriste » du jour au lendemain. Daniel Dory propose une séquence en trois temps qui aide à comprendre les trajectoires :
Attention au piège. Cette séquence n'est pas linéaire : tous les groupes ne passent pas par toutes les étapes, et certains la parcourent à l'envers. Elle sert à comprendre les trajectoires possibles, pas à prédire mécaniquement.
À chaque étape, le terrorisme n’est qu’un choix tactique parmi d’autres : on peut faire de la guérilla, du sabotage, de la lutte légale, des manifestations, des grèves… Pour comprendre pourquoi, à un moment donné, un groupe choisit le terrorisme plutôt qu’autre chose, il faut analyser sa situation géopolitique concrète.
⚔️ Le terrorisme comme « arme du faible »
Le politiste allemand Carl Schmitt a parlé de « guerre discriminatoire » : le camp dominant (États, démocraties) refuse à son adversaire le statut d’ennemi légitime — il en fait un ennemi absolu moralement disqualifié (« barbare », « fanatique »).
Dans cette guerre, deux asymétries se croisent :
- Asymétrie matérielle, en faveur des États : drones, satellites, cybersurveillance, armée de métier, budgets colossaux.
- Asymétrie morale, en faveur des groupes terroristes : acceptation de la mort, attentats-suicides, fluidité, anonymat.
Résultat : le terrorisme fait peu de morts en valeur absolue (les accidents de la route en font davantage), mais son impact politique et médiatique est démesuré. C’est cet effet de levier qui en fait l’arme privilégiée des asymétries radicales.
🌍 Le terrorisme comme problème global (depuis 2001)
Après le [11 septembre 2001](/notions/onze-septembre/), le terrorisme cesse d’être un problème local pour devenir un enjeu géostratégique mondial. Trois transformations majeures :
- Privatisation de la guerre — réseaux terroristes, milices, sociétés militaires privées (Wagner, Blackwater) brouillent la frontière État/non-État.
- « Civilisation » de la guerre — les guerres entre États reculent, les guerres civiles explosent (Syrie, Yémen, Libye, Sahel), et le terrorisme y prend toute sa place.
- Urbanisation de la guerre — les guérillas rurales reculent, les villes deviennent les théâtres principaux (Bagdad, Mossoul, Marioupol, Paris, New York).
🤔 « Terroriste » ou « résistant » ? Le piège du mot
Le mot « terrorisme » est un mot d’arme : on le colle sur ses adversaires, jamais sur soi-même. Trois exemples qui montrent le caractère politique du qualificatif :
| Acteur | Pour les uns… | Pour les autres… |
|---|---|---|
| Le FLN algérien (1954–62) | Terroristes (autorités françaises) | Résistants à la colonisation |
| Nelson Mandela (ANC) | Terroriste (USA jusqu’en 2008 !) | Héros de la lutte anti-apartheid |
| Les résistants français (1940–44) | « Terroristes » (régime de Vichy) | Héros de la Libération |
Cela ne veut pas dire que le mot ne veut rien dire. Cela veut dire qu’il faut toujours préciser : qui qualifie, à quel moment, dans quel but politique ? La strate scientifique (la définition par les actes, pas par les acteurs) permet précisément de sortir de ce piège.
🎯 Au programme
- Brevet 3ᵉ — Histoire : « Le monde depuis 1991 » (terrorisme international, 11 septembre, attentats en France) + EMC (état d’urgence, libertés et sécurité).
- Bac terminale — HGGSP : « Faire la guerre, faire la paix » (Axe 2 : terrorisme, asymétrie) + Histoire (relations internationales depuis 1945) + Géographie (mers et océans, mondialisation).
Global Terrorism Index 2024 — l'impact du terrorisme dans le monde
Score de 0 à 10 attribué par l'Institute for Economics & Peace en fonction du nombre d'attentats, de morts, de blessés et de dégâts. Le Sahel est devenu l'épicentre mondial du terrorisme djihadiste depuis 2021.
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À retenir
- Définition scientifique (D. Dory, 2017) : un acte terroriste vise une audience qui n'est pas la victime. La victime est un vecteur de message.
- Trois strates de définitions : polémique (combat moral), juridique (loi anti-terroriste), scientifique (analyse froide). Toujours préciser laquelle on utilise.
- Le terrorisme est une technique de guerre, pas une idéologie ni un acteur. Une organisation est rarement « seulement terroriste ».
- Cinq grandes vagues depuis la Terreur de 1793 : anarchiste (1878–1914), nationale (1918–1968), internationale (1968), religieuse globale (depuis 2001).
- L'arme du faible : asymétrie des moyens, mais asymétrie morale (acceptation de la mort). L'effet est plus politique et médiatique que physique.
- Séquence type : dissidence → insurrection → guerre civile. Le terrorisme apparaît comme un choix tactique parmi d'autres (guérilla, lutte armée, etc.).
Auto-évaluation
Teste tes connaissances
Q1.Selon la définition scientifique, quelle est la cible principale d'un acte terroriste ?
Explication :C'est le cœur de la définition : la victime est un vecteur, le vrai destinataire est une audience qu'on cherche à terroriser, mobiliser ou polariser.
Q2.Quelles sont les trois « strates » de définitions du terrorisme ?
Explication :Strate polémique (combat moral, « ennemi absolu »), strate juridique (lois antiterroristes), strate scientifique (analyse académique). Une copie qui ne précise pas laquelle elle mobilise est confuse.
Q3.D'où vient le mot « terrorisme » ?
Explication :Le mot apparaît pendant la Révolution française pour désigner la Terreur d'État de Robespierre. À l'origine c'est donc un terrorisme d'État, pas d'individus isolés.
Q4.Quand commence ce que les chercheurs appellent le « terrorisme international » ?
Explication :Vers 1968, avec la cause palestinienne (FPLP, OLP) et les groupes d'extrême gauche en Europe (RAF allemande, Brigades rouges italiennes) et en Amérique latine. Les attentats franchissent les frontières.
Q5.Comment appelle-t-on la victime choisie pour sa capacité à porter un message à une audience ?
Explication :L'identité vectorielle est le concept-clé : un acte terroriste n'est jamais « aveugle ». Attaquer le Bataclan un soir de concert, c'est viser une jeunesse occidentale festive — ce n'est pas le même choix qu'attaquer un commissariat.
Q6.Le terrorisme est avant tout :
Explication :C'est une technique de gestion de la violence politique. Une même organisation peut l'utiliser à un moment et l'abandonner à un autre, ou le combiner avec la guérilla, la lutte légale, etc.
Score : 0 / 6
Pour aller plus loin
Une sélection de livres pour approfondir cette notion : manuels, essais, romans et classiques.
Histoire du terrorisme — De l'Antiquité à Daech
L'ouvrage de référence en français. Une vingtaine de spécialistes couvrent toutes les époques et toutes les régions. Indispensable pour avoir une vision longue.
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Thèse forte : ce n'est pas l'islam qui se radicalise, ce sont des jeunes en rupture qui s'islamisent. Court (170 p.), lisible, très cité au bac HGGSP.
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Enquête sur la genèse du djihadisme en France, des années 90 à 2015. Sociologue de l'islam politique, Kepel écrit le contrepoint à Olivier Roy : la radicalisation de l'islam, pas l'islamisation de la radicalité.
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Ancien haut fonctionnaire de la Défense, Conesa montre comment chaque camp se fabrique la figure de « l'ennemi absolu » — « terroriste » d'un côté, « croisé » de l'autre. Pour comprendre la strate polémique.
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