Discipline d'analyse des rapports de force entre acteurs (États, organisations, entreprises, groupes) en lien avec un territoire. Le mot est forgé en 1899 par le Suédois Rudolf Kjellén. Elle étudie comment l'espace — frontières, ressources, voies maritimes, représentations — devient un enjeu de pouvoir, de conflit ou de coopération. Renouvelée en France par Yves Lacoste dans les années 1970, c'est aujourd'hui une grille de lecture incontournable du monde contemporain.
La géopolitique est devenue, en quelques années, le mot le plus utilisé pour comprendre le monde. Sur les chaînes d’info en continu, dans les analyses des think-tanks, à l’école même : tout est « géopolitique ». La guerre en Ukraine, le conflit Israël-Hamas, la rivalité USA-Chine, les enjeux climatiques, la pénurie de gaz, le câble sous-marin coupé en mer Baltique, l’IA — tout serait géopolitique.
Mais qu’est-ce que la géopolitique au juste ? Une discipline académique née il y a 125 ans, longtemps controversée, parfois discréditée. Un outil d’analyse, qui peut éclairer comme égarer. Et surtout, une grille de lecture indispensable pour comprendre un monde qui se redessine sous nos yeux. Cette fiche vous donne les clés : d’où vient ce mot, quels sont ses grands théoriciens, ses concepts, ses méthodes, et comment l’appliquer au monde d’aujourd’hui.
D’où vient le mot « géopolitique » ?
Le mot est jeune. Rudolf Kjellén, juriste suédois, l’invente en 1899 dans un article de la revue Ymer. Pour lui, c’est « la science de l’État considéré comme organisme géographique ». Il s’inspire de la biologie de Darwin et de la géographie politique de Friedrich Ratzel, qui parlait quelques années plus tôt de l’État comme d’un « organisme » devant croître ou mourir.
Mais la géopolitique va connaître trois grandes écoles qui vont profondément la marquer.
L’école allemande : la dérive nazie
Friedrich Ratzel (1844-1904), géographe allemand, est le véritable fondateur de la géographie politique moderne. Dans Politische Geographie (1897), il développe le concept de « Lebensraum » (espace vital) : un État vivant a besoin d’espace pour croître. Idée qui sera reprise par Karl Haushofer (1869-1946) dans les années 1920 — Haushofer fonde la Zeitschrift für Geopolitik en 1924. Son élève Rudolf Hess devient bras droit de Hitler, et la géopolitique allemande sert à justifier la conquête nazie à l’Est.
Cette compromission avec le nazisme va discréditer durablement la géopolitique en Occident. En 1945, le mot est presque banni dans le monde universitaire allemand et français.
L’école anglo-saxonne : Heartland vs Rimland
Au même moment, du côté britannique, Halford Mackinder (1861-1947), géographe et homme politique, prononce en 1904 à la Royal Geographical Society une conférence devenue légendaire : « The Geographical Pivot of History ». Il y défend une thèse :
« Qui contrôle l’Europe orientale contrôle le Heartland. Qui contrôle le Heartland contrôle l’île mondiale [Eurasie + Afrique]. Qui contrôle l’île mondiale contrôle le monde. »
À l’inverse, Nicholas Spykman (1893-1943), géopoliticien américano-néerlandais à Yale, propose en 1942 dans America’s Strategy in World Politics la thèse inverse :
« Qui contrôle le Rimland [couronne maritime de l’Eurasie : Europe, Moyen-Orient, Asie du Sud-Est] contrôle l’Eurasie, et qui contrôle l’Eurasie contrôle le monde. »
Cette thèse va devenir la doctrine de l’endiguement (containment) américaine pendant la guerre froide. Toute la stratégie US — bases militaires en Europe, au Japon, en Corée du Sud, dans le Golfe, en Asie du Sud-Est — découle directement de Spykman.
L’école française : Yves Lacoste et Hérodote
En France, la géopolitique reste discréditée jusque dans les années 1970. Puis Yves Lacoste (1929-) publie en 1976 La Géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, et fonde la revue Hérodote. Lacoste réintroduit la géopolitique dans une perspective critique et démocratique :
- elle n’est plus au service d’un État mais doit éclairer les citoyens ;
- elle est multi-scalaire (locale, régionale, mondiale) ;
- elle est multi-acteurs (États, ONG, multinationales, mouvements sociaux) ;
- elle s’intéresse autant aux représentations qu’aux faits matériels.
C’est cette école française qui structure aujourd’hui l’enseignement secondaire (HGGSP) et supérieur (Sciences Po, IFRI, IRIS, INALCO) en France.
Les concepts-clés de la géopolitique
Trois grands concepts structurent toute analyse géopolitique.
1. La puissance
La capacité d’un acteur à imposer sa volonté à d’autres. Joseph Nye (Harvard) distingue depuis les années 1990 :
- Hard power — la puissance dure : militaire, économique, capacité à contraindre.
- Soft power — la puissance douce : culture, valeurs, modèles, attraction. Cinéma, langue, université, sport.
- Smart power — combinaison intelligente des deux, théorisée par Nye en 2009.
Voir aussi notre fiche hard power et soft power.
2. Le territoire
Pas seulement un espace géographique, mais un espace politiquement approprié. Trois dimensions :
- Souveraineté : pouvoir suprême d’un État sur son territoire (depuis Westphalie 1648).
- Frontières : limites physiques et symboliques. Voir notre fiche frontières.
- Ressources : pétrole, gaz, terres rares, eau, agriculture. La géopolitique est aussi une géoéconomie.
3. Les représentations
C’est le grand apport de l’école française. La géopolitique ne se réduit pas aux faits matériels — elle est aussi un affrontement de récits. Les cartes sont politiques : selon qu’on centre la carte du monde sur Paris ou Pékin, on voit le monde différemment. Les identités collectives (nation, religion, civilisation) sont des constructions historiques qui ont des effets géopolitiques réels.
Comment fait-on de la géopolitique ? La méthode Lacoste
L’école française propose une méthode rigoureuse pour analyser n’importe quelle situation. Elle repose sur trois croisements.
Croiser les échelles
Une situation géopolitique se lit à plusieurs niveaux simultanément :
- Locale : un quartier, une ville, une vallée, une ZAD.
- Nationale : un État, ses régions, ses minorités.
- Régionale : un sous-ensemble (Méditerranée, mer de Chine, Sahel, Caucase).
- Mondiale : les flux globaux, l’ONU, le climat, les pandémies.
Exemple : la guerre en Ukraine. Localement, c’est un conflit Donbass / Kiev. Nationalement, une lutte pour l’intégrité territoriale ukrainienne. Régionalement, un affrontement Russie / OTAN. Mondialement, un test de l’ordre international d’après 1945.
Croiser les acteurs
Plus seulement les États. La géopolitique d’aujourd’hui voit s’imposer :
- Les États restent centraux — mais affaiblis dans certains domaines (numérique, climat).
- Les organisations intergouvernementales (OIG) : ONU, UE, OTAN, BRICS+, G20, OMC.
- Les multinationales et GAFAM : Apple, Microsoft, Nvidia, Saudi Aramco, ExxonMobil. PIB d’Apple > PIB de la Belgique.
- Les ONG et fondations : Médecins sans Frontières, Greenpeace, Gates Foundation, Open Society.
- Les groupes armés non étatiques : Hamas, Hezbollah, EI, FARC, Wagner.
- Les individus médiatiques : Elon Musk (X, Starlink, SpaceX) peut décider de la couverture satellitaire en Ukraine.
Croiser les enjeux
Trois grandes familles :
- Territoriaux : frontières, souveraineté, sécession, irredentisme.
- Économiques : ressources, énergie, terres rares, alimentation, monnaies.
- Identitaires et symboliques : religion, nation, civilisation, mémoire.
La géopolitique du monde en 2025
Le monde actuel est marqué par cinq grandes lignes de force que la carte interactive ci-dessous tente de saisir.
1. La fin du moment unipolaire
Pendant les années 1990-2000, les États-Unis étaient la seule superpuissance — c’est le « moment unipolaire » (Charles Krauthammer, 1990). Ce moment est fini. Le déclin commence avec la guerre d’Irak (2003), la crise financière de 2008, et accélère sous Trump 2 (2025-).
2. La montée de la Chine
En 30 ans, la Chine est passée de 6% à 18% du PIB mondial. Elle est devenue le 1ᵉʳ exportateur (2009), la 1ʳᵉ population (à égalité avec l’Inde en 2024), et talonne les USA en PIB. Elle a aussi un projet : les Nouvelles routes de la soie (BRI, 2013) — réseau d’infrastructure dans 150 pays.
3. Le retour de la Russie comme acteur de rupture
Annexion de la Crimée (2014), Syrie (2015), Ukraine (2022). La Russie de Poutine assume le retour des sphères d’influence et la confrontation directe avec l’Occident.
4. L’émergence du « Sud global »
L’Inde, le Brésil, l’Indonésie, l’Afrique du Sud, le Mexique, le Vietnam refusent désormais de choisir entre Occident et bloc sino-russe. C’est le non-alignement actif (et non plus le passif des années 1960). Les BRICS+ rassemblent 10 États en 2025 et pèsent 35% du PIB mondial.
5. Les nouveaux fronts
Au-delà des conflits territoriaux classiques, cinq nouveaux théâtres émergent :
- Cyber : attaques contre les infrastructures critiques, ingérence électorale, espionnage industriel.
- Espace : militarisation, satellites détruits (test russe 2021), Starlink en Ukraine.
- IA : course technologique USA / Chine. AI Act européen 2024.
- Climat : COP, justice climatique, ressources stratégiques (terres rares, eau).
- Mémoire : guerres autour des récits coloniaux, des génocides, du passé.
Au programme
- Bac terminale — HGGSP (« Histoire-Géographie, Géopolitique et Sciences Politiques », chapitre central) : la géopolitique est la matière même de cette spécialité. Tous les thèmes du programme s’y rattachent : démocratie, État, environnement, patrimoine, savoirs, communication, guerre, frontières.
- Bac — Géographie (tronc commun terminale) : « Mers et océans, au cœur de la mondialisation », « Coopérations, tensions et régulations à l’échelle mondiale ».
- Bac — Histoire : « Les relations internationales depuis 1945 », « Le monde depuis 1945 ».
- Concours post-bac : géopolitique au programme de Sciences Po (admission), des écoles de commerce, des IEP, des prépas littéraires (BL).
Les blocs géopolitiques mondiaux 2025
Une lecture du monde en cinq blocs : l'Occident élargi (USA + UE + alliés Indo-Pacifique), le bloc sino-russe (Chine + Russie + Iran + Corée du Nord), le « Sud global » non-aligné (Inde, Brésil, Indonésie, Afrique du Sud…), les États en transition (Turquie, Hongrie…), et les États fragiles. Une grille parmi d'autres — la géopolitique se redessine en permanence.
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À retenir
- Géopolitique : analyse des rapports de force entre acteurs en lien avec un territoire. Mot forgé par Rudolf Kjellén en 1899.
- Trois grandes écoles : allemande (Ratzel, Haushofer — concept de Lebensraum/'espace vital'), anglo-saxonne (Mackinder 1904 — théorie du Heartland ; Spykman 1942 — Rimland), française (Yves Lacoste, revue *Hérodote* 1976).
- Trois concepts-clés à maîtriser : puissance (hard / soft / smart), territoire (souveraineté, frontières, ressources), représentations (cartes, identités, récits).
- Méthode d'analyse géopolitique (Lacoste) : croiser les échelles (locale, régionale, mondiale), les acteurs (États, IGO, multinationales, ONG, individus), les enjeux (territoires, ressources, identités).
- Le monde de 2025 est marqué par : multipolarité (USA, Chine, Russie, UE, Inde), retour du Sud global non-aligné, retour des guerres à haute intensité (Ukraine, Gaza), nouveaux fronts (cyber, espace, climat, IA).
- Les BRICS+ (10 membres) représentent désormais 35% du PIB mondial (en PPA) et 45% de la population — contre les G7 qui ne pèsent plus que 30% du PIB et 10% de la population.
Auto-évaluation
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Q1.Qui a inventé le mot « géopolitique » ?
Explication :Le suédois Rudolf Kjellén (1864-1922) en 1899, dans un article sur les frontières suédoises. Il définit la géopolitique comme « la science de l'État considéré comme organisme géographique ». Le mot est ensuite repris par l'école allemande dans les années 1920-30, puis renouvelé en France par Yves Lacoste à partir de 1976.
Q2.Quelle est la thèse principale de Halford Mackinder en 1904 ?
Explication :Halford Mackinder (1861-1947), géographe britannique. Dans 'The Geographical Pivot of History' (1904), il pose la thèse du Heartland : « Qui contrôle l'Europe orientale contrôle le Heartland. Qui contrôle le Heartland contrôle l'île mondiale. Qui contrôle l'île mondiale contrôle le monde. » Cette thèse a influencé la stratégie occidentale pendant toute la guerre froide.
Q3.Qui est le père de la géopolitique critique française ?
Explication :Yves Lacoste (1929-), géographe français. Fonde la revue *Hérodote* en 1976 et publie *La Géographie, ça sert d'abord à faire la guerre* (1976). Il renouvelle la géopolitique en France après que celle-ci avait été discréditée par sa récupération nazie (école allemande).
Q4.Que désigne le concept de « Lebensraum » ?
Explication :« Espace vital ». Concept forgé par Friedrich Ratzel (1844-1904), géographe allemand, repris par Karl Haushofer et instrumentalisé par les nazis pour justifier la conquête à l'Est dans les années 1930-40. C'est cette dérive qui a discrédité la géopolitique en Occident pendant l'après-guerre.
Q5.En 2024-2025, combien de membres compte le groupe BRICS+ ?
Explication :10 membres en 2025 : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud (les 5 fondateurs depuis 2009) + Égypte, Émirats arabes unis, Iran, Arabie saoudite (statut ambigu, n'a jamais formalisé son adhésion), Éthiopie (entrés en janvier 2024) + Indonésie (entrée en 2025). Ensemble : 35% du PIB mondial (en parité de pouvoir d'achat) et 45% de la population mondiale.
Q6.Quel théoricien américain a popularisé l'idée du « choc des civilisations » en 1996 ?
Explication :Samuel Huntington (1927-2008), politologue de Harvard. Dans *The Clash of Civilizations* (1996), il pose la thèse — controversée — que les conflits de l'après-guerre froide se feront le long des frontières civilisationnelles (Occident, monde islamique, sinique, hindou, africain…). Critiquée par les historiens, mais influente dans le débat politique américain.
Q7.Quelle est la formule de Nicholas Spykman pour décrire la stratégie maritime ?
Explication :Nicholas Spykman (1893-1943), géopoliticien américano-néerlandais. Renverse Mackinder en 1942 dans *America's Strategy in World Politics* : « Qui contrôle le Rimland (couronne maritime de l'Eurasie : Europe, Moyen-Orient, Asie du Sud-Est) contrôle l'Eurasie, et qui contrôle l'Eurasie contrôle le monde. » Cette doctrine a inspiré la stratégie d'endiguement (containment) américaine pendant la guerre froide.
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Pour aller plus loin
Une sélection de livres pour approfondir cette notion : manuels, essais, romans et classiques.
La Géographie, ça sert d'abord à faire la guerre
L'ouvrage qui a réintroduit la géopolitique en France après l'interdit post-nazi. Lacoste y défend une géographie active, critique, attentive aux pouvoirs. Court (~250 p.) et accessible — toujours réédité 50 ans plus tard.
Lien à venirLe Grand Échiquier
L'ancien conseiller à la sécurité nationale de Carter théorise la grande stratégie américaine pour le XXIᵉ siècle. Lecture prophétique sur l'Ukraine et la Chine. Plus accessible que les manuels universitaires.
Lien à venirAtlas géopolitique du monde global
Atlas annuel de référence du directeur de l'IRIS. ~150 cartes commentées sur tous les sujets : conflits, ressources, démographie, climat. Idéal pour HGGSP et concours. Mis à jour chaque année.
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